
Capucine Coudrier :
« D’ancienne victime à victime : “Ne t’inquiète pas [...] viendra le moment où ça ira” »
Capucine Coudrier est militante et créatrice de contenu. En 2020, elle décide de lancer son média Ovaires the Rainbow. Féministe et engagée contre les discriminations et les LGBTphobies, elle met son audience au service de la sensibilisation aux VSS (Violences Sexistes et Sexuelles) dont elle a elle-même été victime. Elle témoigne auprès de MØNEO de son histoire et de son engagement. Parce qu’après les violences, une autre vie est encore possible.
Tu as été victime de violences conjugales entre tes 15 et 18 ans. Comment t’es-tu rendue compte que ce n’était pas normal ?
Pendant la relation, il y avait des moments où je me rendais compte que c’était pas normal, après des violences notamment, mais j'essayais toujours de me rassurer en me disant que j’exagérais ou que j’interprétais mal. Je connaissais la violence conjugale mais pour moi, ça arrivait pas aussi jeune. Je m'en suis vraiment rendue compte après la rupture, en commençant une relation saine. Ça a fait un effet miroir et j'ai commencé à avoir des flashbacks des violences. Après, il m'a encore fallu plusieurs mois pour mettre le mot de violence conjugale dessus.
En entamant cette nouvelle relation, as-tu eu peur que les schémas de violence se répètent ?
Comme je ne me rappelais plus des violences après la rupture, je ne me suis pas méfiée entre guillemets. Si j'en avais eu conscience, ça aurait été beaucoup plus complexe. Pour autant, les débuts de relation ont quand même été difficiles car j'avais des réflexes de mon ancienne relation. J'allais essayer de le pousser à bout pour voir s’il allait me traiter comme mon ex. Heureusement, vu que mon copain est une personne très saine, il m'a juste fait comprendre qu'il fallait que je soigne les traumatismes. C’est ce qui m’a poussée à appeler le 3919, à aller voir Solidarité Femmes et à consulter une psy.
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Tu nous as parlé de Solidarité femmes, comment cette association t’a-t-elle aidée ?
Le 3919 est géré par Solidarités Femmes. Je les ai appelées car j'étais perdue par rapport à tous mes souvenirs et la répondante m’a suggéré de venir discuter dans un groupe de parole. C’était assez impressionnant, j’ai mis quelques semaines à aller dans le centre de Solidarité Femmes à Nantes. Je me souviens, les créneaux étaient le samedi matin et quand je suis arrivée j'étais hyper stressée mais les bénévoles étaient super gentils et doux. On m'avait proposée un thé, c'était vraiment agréable, on était deux avec une autre femme venue pour le groupe de parole plus les bénévoles. Écouter son histoire a fait écho avec la mienne : la manipulation, le chantage, la culpabilisation… ça a vraiment été un déclic.
Quand j'ai raconté ce que j'avais vécu, les bénévoles ont accueilli ma parole, ont posé les mots sur les types de violence, le cycle de la violence, l’emprise. En ressortant de là, j'avais plein de choses à assimiler mais ça m'a permis de comprendre que c'était pas de ma faute, qu'il y avait de l'emprise, que c'était bien des violences conjugales et pas juste moi qui étais complètement folle et qui exagérait les choses dans ma tête.
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Comment as-tu eu l'idée de créer ton compte en juin 2020 ?
J’adorais les contenus féministes et j'aimais aussi beaucoup créer. Je suis passée par une période un peu difficile post-violence parce que j'avais plus du tout de confiance en moi et donc plus de créativité. Quand ça a commencé à revenir, j’avais envie d’apporter quelque chose au milieu du féminisme.
A l'époque, j'aimais beaucoup échanger avec des personnes et trouver comment les mettre en valeur à travers une interview. J’ai eu envie de faire des interviews de femmes. A l’origine, c'était un podcast et au fur et à mesure, j'ai eu envie de tester d'autres choses, notamment le côté actualité. J'ai mis deux ans et demi avant de trouver ce pourquoi j'étais douée et ce pourquoi il y avait des personnes qui allaient me suivre. Réaliser une veille d'actualité expliquée et amener ce côté pédagogique, militant qui me tient à cœur.

En commençant Ovaires the Rainbow, savais-tu si tu voulais en faire ton métier ?
J’ai lancé ça par passion. Je me suis dit que j’allais apprendre des choses sur le tas et que ça pourrait me servir pour être sélectionnée dans une école de journalisme. Avec le temps, ça a pris plus d'ampleur. Aujourd’hui, je travaille aussi en tant qu'entrepreneuse. J’ai créé en janvier 2024 une agence de communication avec mon conjoint donc je passe la majorité de mon temps dessus mais à côté, j'ai Ovaires the Rainbow. Comme ça, je gère mon temps entre les deux et je ne travaille pas pour une boîte.
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Tenir un média abordant entre autres les VSS ne te rappelle-t-il pas sans cesse les traumatismes que tu as vécus ?
Au début, je n'avais pas prévu de témoigner, je n'en avais même pas encore parlé à mes parents. A ce moment-là, il n'y avait pas grand-monde qui parlait des violences conjugales chez les jeunes. Je me suis dit qu’en en parlant, je pourrais peut-être aider d’autres personnes. J'ai quand même réfléchi avant de poster mon histoire pour la première fois. Si je m'en prends plein la tronche, si on me dit que je suis une menteuse, que je cherche à attirer l'attention, est-ce que je suis capable d'encaisser ça ? J’avais suffisamment avancé pour savoir que les propos des gens n'allaient pas m'affecter.
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Enfin, quel regard la personne que tu étais à tes 15, 16 et 17 ans porterait-elle sur celle que tu es devenue aujourd'hui ?
Elle serait vraiment soulagée de voir que ça va très bien aujourd'hui. J'ai réalisé la plupart de mes rêves. Quand j'étais au lycée, j'avais plus du tout d'estime de moi, j'avais l'impression que j'allais jamais réussir dans ma vie, que je ne trouverais jamais personne parce que j'étais nulle, moche, bonne à rien. D'ancienne victime à victime : « Ne t'inquiète pas, il y a un moment où ça va aller. Certes, il y aura des moments où ça va être dur. Mais viendra le moment où ça ira et où ça te fera quasiment plus mal, voire plus mal du tout d'y penser ».
En interview, comment gères-tu le fait que l’on te ramène souvent à ton statut de victime en abordant moins ta vie actuelle et tes nouveaux projets ?
Ça ne me dérange pas d'être ramenée à ce statut-là à partir du moment où on m'autorise à parler de ce que j'en ai fait après et du fait qu'il y a une vie positive pour les victimes. Je n'ai pas envie que ce soit hyper larmoyant et tragique. Si on montre que des trucs horribles aux victimes, ça ne leur donne pas envie de faire les démarches pour s'en sortir.
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Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à une personne concernée par une situation de violences conjugales ?
Je lui dirais de bien s'entourer. Souvent, on veut tout garder pour soi mais on peut pas s'en sortir seule. Il faut réussir à en parler, il n'y a pas à se sentir coupable. Je conseillerais aussi à l’entourage de faire preuve de patience et d'être présent pour les victimes mais sans les étouffer. Il faut prendre le contre-pied de l'agresseur en valorisant la personne victime. Soyez une personne ressource, proposez des activités que la personne aime, écoutez ses besoins.
Maé-Lou Cariou et Clémentine Moreau