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Les Saturnides
« Le manque de sommeil, c’est quelque chose dont on parle peu, mais que tout le monde vit »
Neegan Sioui Trudel, le réalisateur, et Rüdi Loup, qui incarne le personnage de Philippe dans la série canadienne Les Saturnides, étaient à Lille pour le festival Series Mania. Leur série, dont la sortie est prévue en octobre prochain sur TV5+, a été sélectionnée en compétition internationale dans la catégorie Formats Courts lors de cet événement incontournable dédié aux séries, qui s’est déroulé du 20 au 27 mars. Une belle opportunité pour l’équipe de se faire remarquer sur la scène internationale.
Comment avez-vous trouvé l’accueil à Lille ?
« L’accueil était incroyable, que ce soit de la part du festival ou des gens dans la rue et dans les cafés. Les gens étaient tellement généreux que l’on se sentait presque comme à la maison. »
Ça fait quoi de voir sa série nommée en compétition internationale ?
« On est super contents. C’est un grand festival international dédié aux séries, le plus grand, donc le fait d’être invités ici avec notre websérie est un véritable honneur. Et en plus, on est très bien accueillis. On en profite aussi pour rencontrer et échanger avec d’autres professionnels. Cette année notamment, il y a une belle délégation québécoise : au moins quatre projets, en formats court et long, ont fait le déplacement à Series Mania. Ça permet vraiment de faire rayonner le Québec. »
C’est vous qui proposez votre série ou est-ce Series Mania qui vous contacte ?
Neegan : « Dans ce cas-ci, c’est nous qui avons proposé notre série via le formulaire général, puis ils nous ont contactés par la suite. »
Rüdi : « La série n’était pas encore sortie. C’est donc une première internationale, mais aussi la toute première présentation publique. Elle n’est pas encore diffusée au Québec : elle sortira en octobre 2026 sur TV5+. »
En quelques mots, de quoi parle Les Saturnides ?
« C’est l’histoire d’un couple à Charlevoix, au Québec, qui décide de partir en vacances dans la grande ville de Montréal. Une fois sur place, un étrange phénomène empêche les gens de dormir. Au cœur de cette situation, la femme du couple, qui a un enfant, est déterminée à le retrouver, tandis que son partenaire s’y oppose. Des tensions et des conflits émergent alors de cette situation. »
Comment avez-vous eu l’idée de la série ?
Neegan : « Le manque de sommeil, c’est quelque chose dont on parle peu, mais que tout le monde vit. À un moment donné, on avait lu que même un simple changement d’heure , une seule heure de décalage, pouvait entraîner une légère hausse des accidents, notamment à cause de l’inattention. Ça montre à quel point le sommeil a un impact réel, même à l’échelle globale.
Le manque de sommeil est aussi lié à l’irritabilité, à la paranoïa et au stress. Plus on est stressé, moins on dort. Il y a aussi l’impact du cellulaire : on le consulte dès qu’on n’arrive pas à dormir. On a l’impression que notre génération est de plus en plus fatiguée, mais aussi surstimulée par tout ce qui nous entoure, notamment à cause de l’anxiété et du doomscrolling. C’est quelque chose qu’on aborde dans la série.
Très vite, le manque de sommeil devient une dette envers soi-même, une sorte de banque d’heures qu’on épuise. Et les conséquences s’accumulent : fatigue, irritabilité, paranoïa, manque de concentration. C’est une réalité qu’on trouvait importante de mettre en lumière. »
Rüdi : « Il y a aussi la notion de confinement au cœur de la série. Quand le phénomène apparaît, le gouvernement décrète un confinement général, ce qui fait écho à la pandémie. Ce qui est intéressant, c’est que l’idée originale remonte à 2017, donc avant la pandémie. À l’époque, c’était un court métrage, et on nous disait que ça ne faisait pas sens que le gouvernement empêche les gens de sortir de chez eux.
Finalement, quand la pandémie est arrivée, on a réalisé que c’était tout à fait possible, et surtout qu’il y avait de vraies conséquences sur les gens. »
Neegan : « On voyait ça surtout dans les films américains, et quelques années plus tard, c’est devenu une réalité. Là, on s’est dit : ok, c’est à ça que ça ressemble, un couvre-feu. »
Est-ce que vous avez été inspirés par Fight Club de David Fincher ?
Rüdi : « Je l’avais mentionné dans mes recherches. »
Neegan : « Non, moi je ne l’avais pas cité comme référence, mais maintenant que tu en parles, ça fait sens. On aurait pu aller vers un style différent, en jouant davantage sur la frontière entre le réel et l’irréel, sur les hallucinations et la difficulté à distinguer le vrai du faux. Ça aurait été une approche très intéressante. »
Mais de mon côté, je voulais plutôt me rapprocher d’un univers comme Tchernobyl, en explorant un environnement presque toxique sur le plan sonore, où l’on sent une pression qui se resserre progressivement. Une forme d’horreur psychologique plus lente, plus insidieuse. »
Rüdi : « Pour rebondir sur Fight Club, dans mon personnage, il y a au départ quelque chose de plus intègre, de plus doux. Mais plus le manque de sommeil s’installe, plus l’agressivité apparaît, avec une difficulté croissante à gérer ses émotions. »
Dans ma lecture de Fight Club, il y a aussi cette idée : des hommes qui n’arrivent pas à canaliser leurs impulsions et finissent par exploser. C’est intéressant de voir l’évolution du personnage de Philippe, qui perd peu à peu le contrôle et devient de plus en plus agressif, voire blessant, alors qu’il n’est pas comme ça à la base. »
Vous avez fait un film en 2020, pourquoi faire une série maintenant ?
« Vacarme était un film destiné à des créateurs émergents, avec un budget plus modeste. Ensuite, on a eu envie de relever un nouveau défi en se lançant dans une série. Si on doit en refaire une ? Oui, bien sûr ! Après, ça dépend beaucoup de l’histoire. Le format implique souvent un budget plus limité, donc il faut que le projet s’y prête vraiment. »
Est-ce que c’était un challenge de faire une série ?
« Oui, ça l’a été, parce qu’on a tourné en seulement dix jours, ce qui est vraiment très court. C’était réparti sur deux semaines, avec quelques jours de pause entre les deux. On avait aussi beaucoup de lieux différents, donc ça demandait une grosse organisation. Mais on a eu la chance d’avoir une équipe formidable, très investie et généreuse, autant techniquement que devant la caméra. Tout le monde était conscient qu’on manquait de temps, donc on était vraiment dans une dynamique d’efficacité : il fallait que ça fonctionne rapidement. Parfois, on n’avait qu’une seule prise (one shot, one take), avec aussi beaucoup de plans-séquences. »
Rüdi, qu’est-ce qui vous a le plus plu dans cette idée de série ?
« Les personnages, surtout. Ils sont plongés dans des situations tellement extrêmes que ça offre énormément de matière à jouer. Au départ, je voulais que mon personnage soit plus sympathique. J’ai dû faire un vrai travail sur moi-même pour accepter que ce personnage ne soit pas fondamentalement quelqu’un de bien. Et puis il y a tout l’aspect très physique du rôle : le manque de sommeil, l’état du corps… Ce sont des éléments très corporels à interpréter. C’était un beau défi de pouvoir explorer ça. »
Est-ce que tu te reconnais personnellement dans ton personnage ?
« Oh my God, non ! Pas du tout. C’était terrible, je me disais : je ne peux pas jouer ce personnage-là, il est ignoble, c’est impossible.
Mais en même temps, on n’a pas vraiment le choix, en tant qu’acteur ou actrice, d’aller chercher des points communs. Ça demande beaucoup d’humilité de se dire : peut-être que cette part sombre existe aussi en moi, comme chez tout le monde.
C’est ce que j’ai essayé de faire, même si, au final, ce n’est pas du tout un personnage qui me ressemble. »
Est-ce que vous avez d’autres projets qui vont se concrétiser à deux ?
Rüdi : « À deux ? J’espère que oui ! »
Neegan : « On aimerait beaucoup. On en parle souvent, on réfléchit aux différentes stratégies et on explore en ce moment autant le documentaire que la fiction. Retravailler ensemble, ce serait vraiment précieux. On se connaît depuis qu’on a 15 ans, on était amis à l’école secondaire, en pensionnat. À l’époque, on jouait de la guitare dans nos chambres… et puis, une chose en entraînant une autre, 20 ans plus tard, on présente une série à Lille. »
Et justement, est-ce que ça a aidé d’être ensemble pour la série ?
Rüdi : « Moi, je dirais que oui, dans la mesure où je n’ai pas peur de lui dire ce que je pense. »
Neegan : « Sur le plateau, tout le monde ne savait pas qu’on était amis, et certains trouvaient que je lui parlais un peu durement parfois [rires]. Ils disaient : Pauvre Rudi ! »
Rüdi : « Et moi, je leur répondais : Mais ça va, il me parle toujours comme ça !
Ils me demandaient : Comment ça, toujours comme ça ?
Et là, je leur disais : Ça fait 20 ans qu’on se connaît ! »
Zoé Batard
